Les réflexions de Shachi Kurl quant au débat des chefs tenu en anglais

Les réflexions de Shachi Kurl quant au débat des chefs tenu en anglais

Shachi Kurl, présidente de la fondation de recherche Angus Reid Institute, a été la modératrice du débat des chefs anglophone de 2021.

En 1988, j’étais encore enfant quand j’ai regardé le débat des chefs fédéral, assise sur le plancher de notre salle se séjour. Trois heures de temps, trois chefs. Je me souviens du langage corporel utilisé par ces politiciens, de certains mots qu’ils ont prononcés. Je n’aurais jamais pu imaginer qu’un jour, ce serait moi qui serait modératrice de ce débat.

Depuis la soirée où s’est tenu le dernier débat des chefs en anglais, soit le 9 septembre passé, il semblerait que tout le monde profite de l’occasion pour partager son avis, son opinion et ses réflexions sur celui-ci. Maintenant que l’élection est terminée, c’est à mon tour de vous partager mon point de vue.

Certains téléspectateurs et amateurs de politique se sont demandés pourquoi on avait confié à une enquêtrice  la tâche si importante de l’animation de ce débat. Si davantage de Canadiens avaient pu me connaître avant cet événement, ils auraient découvert que je suis bel et bien enquêtrice,  c’est vrai, mais que j’ai également passé la première moitié de ma carrière à couvrir la politique en tant que journaliste en radiotélédiffusion.

Travailler à titre de présidente de l’organisme non partisan Angus Reid Institute (en compagnie de merveilleux collègues m’ayant permis de m’absenter afin de pouvoir travailler de manière indépendante pour préparer ce débat) a été une belle transition : auparavant, je racontais aux Canadiens leur histoire par le biais de citations et d’entrevues, et maintenant je fais de même en interprétant des chiffres et des pourcentages. Je ne travaille plus à temps plein dans une salle de presse, mais mes valeurs et ma détermination à poser des questions tenaces en exigeant des réponses concrètes n’ont jamais changé.

Lorsque les organisateurs du débat m’ont sélectionnée au début de l’été pour être la modératrice de cet événement, il s’agissait indéniablement d’une décision inhabituelle, mais pas sans précédent. J’avais été la modératrice du débat télévisé pour l’élection de la C.-B. en 2020 et mon style ainsi que mon approche avaient reçu un très bon accueil. Alors, lorsqu’on m’a demandé d’accomplir de nouveau cette tâche pour l’élection nationale, j’étais fière de pouvoir le faire, étant une personne dont l’expérience de vie s’est déroulée principalement en dehors de la bulle d’Ottawa.

J’ai eu la chance d’occuper un rôle généralement réservé à des gens qui ne me ressemblent pas. Je suis vancouvéroise. Je ne suis pas membre de la Tribune de la presse. J’ai donc abordé le débat sous l’angle de ce qui intéresse les gens qui sont à l’écoute dans leur salon. C’est ce qui était le plus important pour moi.

Plus de cent professionnels talentueux ont travaillé de concert afin de produire le débat des chefs. En revanche, lorsqu’on entre en ondes, le modérateur est seul. Comme ceux qui ont occupé ce poste par le passé le savent, c’est une des tâches les plus difficiles du milieu de la télévision. Il se passe BEAUCOUP de choses en même temps. Il faut à la fois s’assurer que les participants respectent le temps qui leur est accordé, être à l’écoute des producteurs qui vous communiquent des mises à jour ou le décompte du temps à l’oreille, écouter les réponses des chefs et leur demander de ne pas dévier du sujet ou de répondre à la question, tout en observant leur langage corporel et les indices non verbaux.

Tout se passe en un clin d’œil. C’est un tourbillon rapide, fluide et parfois chaotique. Est-ce que j’aurais voulu gérer certains moments d’une manière différente? Sur une période de 120 minutes, bien sûr que oui.

Pour ce qui est du format de ce débat, il faut savoir que ce n’est pas moi qui l’ai conçu. Il a été présenté aux représentants de chaque parti par le Groupe de diffusion des débats et il a reçu leur approbation. Tous les éléments ont été discutés : la quantité de temps dont ils disposaient pour répondre aux questions et débattre, le fait qu’il n’y avait pas de déclarations d’ouverture ou de fermeture, le moment où ils devraient répondre à une question directe. Tout cela a été accepté bien à l’avance par les partis ayant pris part à ce débat.

Il est possible qu’à l’avenir, les décisions concernant le nombre de débats et la quantité de chefs présents soient bien différentes. Mais lors de ce récent débat, il y avait cinq chefs devant moi et nous disposions de deux heures. L’élément ayant le plus changé par rapport au premier débat que j’ai regardé il y a maintenant 33 ans, c’est la nature même de la communication politique. Les choses sont maintenant beaucoup plus rapides, serrées et axées sur la recherche de courtes déclarations choc. Par conséquent, la vision même de cet événement était d’avoir un style direct, en posant des questions approfondies et pressantes aux différents chefs. Ce n’était pas un simple temps d’antenne pour qu’ils puissent faire leurs déclarations sans être remis en question. Cette vision avait été préalablement approuvée par l’équipe éditoriale du débat.

S’ils en ont l’occasion, les politiciens évitent souvent de répondre aux questions et de s’en tenir aux sujets de discussion, préférant ignorer ce qui leur est demandé et parler de ce dont ils ont envie. Lorsque cela ne fonctionne pas, certains s’en prennent à la personne qui pose les questions. Ce concept s’est cristallisé au cours de la dernière décennie.

Dans ce contexte, un modérateur silencieux ou invisible conduirait directement à la réalité habituelle des politiciens : ils dévient du sujet, parlent en même temps, tentent d’étirer le délai de temps qui leur est accordé et tournent autour du pot. Il aurait été intenable de rester inactif, leur laissant dire ce qu’ils veulent aussi longtemps qu’ils le souhaitent et céder lorsqu’un chef désire étirer le temps qui lui est alloué.

Il était d’une importance cruciale de respecter le temps accordé. Les chefs ne sont pas des débutants en matière d’art oratoire, qui ne sauraient faire connaître leur point de vue en 45 secondes. Ils sont habitués aux limites de temps de la Chambre des communes. Parallèlement, les réseaux télévisés avaient alloué le temps à la seconde près, en cette soirée où ils devaient faire compétition au match d’ouverture de la saison de la NFL et à un match de championnat d’une star canadienne du tennis. Un peu comme le travail d’un pilote, un aspect essentiel de la mission consiste à faire atterrir le 787 en toute sécurité, sans crash en bout de piste…

À la suite du débat de 2019, la plupart des critiques étaient dues à la longueur des segments, qui s’étaient étirés en raison du chronométrage qui n’était pas strictement minuté. Cela a engendré une certaine indignation, car on a eu l’impression que les thèmes abordés en dernier ont été laissés pour compte, faute de temps. Pour le débat de 2021, j’ai donc veillé à ce que chaque section respecte le temps alloué, comme en avaient convenu tous les chefs concernés. J’ai réussi à faire atterrir l’avion.

Je n’étais pas un simple mannequin lisant des questions préparées pour moi, ni une rebelle posant la première question qui lui vient en tête. J’ai pris part à la direction rédactionnelle. Le débat a abordé beaucoup de sujets. Nous avons choisi les thèmes en nous appuyant sur l’opinion des 20 000 Canadiens ayant répondu à l’appel des réseaux, qui leur avaient demandé quels étaient les enjeux dont ils voulaient entendre parler lors du débat.

Chaque question a été révisée par l’équipe rédactionnelle du débat, dont faisaient partie des représentants de tous les réseaux ayant organisé et produit l’événement : CBC, CTV, Global et APTN. Plus d’une douzaine de journalistes émérites et de responsables de l’information avaient examiné et approuvé les questions que j’ai posées, ainsi que celles de mes collègues journalistes.

La question posée au chef du Bloc Québécois, Yves-François Blanchet, a créé la controverse au Québec et a fait couler beaucoup d’encre, ayant été interprétée d’une certaine façon. Toute cette histoire a amené l’Assemblée nationale à me réprimander, les caricaturistes à me ridiculiser et les chefs de partis à me demander des excuses.

Voici donc la fameuse question : « Vous démentez que le Québec a des problèmes de racisme, cependant vous défendez des lois comme la loi 96 et la loi 21 qui marginalisent les minorités religieuses, les anglophones et les allophones. Pouvez-vous aider les Canadiens qui habitent à l’extérieur de la province à comprendre pourquoi votre parti soutient ces lois discriminatoires.»

À ceux qui me demandent de retirer ces propos, je maintiens cette question. C’est sans équivoque.

Je la maintiens, parce que cette question a donné l’opportunité à monsieur Blanchet de parler aux citoyens hors Québec de la laïcité. Il aurait pu partager la perspective du Québec avec le reste du Canada, mais il a choisi de ne pas le faire.

Je la maintiens, parce que le gouvernement du Québec a signalé que les loi 21 et 96 seraient protégées contre les contestations judiciaires relatives à la discrimination, en vertu des dispositions de dérogation de la Charte des droits et libertés. Et parce que l’Assemblée nationale a inscrit dans les lois 21 et 96 un recours préalable à la disposition de dérogation de la Charte québécoise des droits et libertés de la personne, laissant plusieurs Québécois avec un sentiment de vulnérabilité et d’être « déshumanisés », comme l’a affirmé le juge de la Cour suprême Marc-André Blanchard dans son jugement à propos de la loi 21.

Je la maintiens, parce que si l’on estime qu’une question ne peut pas être posée, qu’est-ce que cela nous dit sur notre démocratie? Qui doit décider de quels enjeux il est approprié de discuter pendant une campagne électorale fédérale? Qu’est-ce que cela nous dit sur les convictions de nos chefs politiques, lorsqu’ils choisissent de faire de moi une cible afin de détourner l’attention de leur position personnelle sur la question si importante de la liberté individuelle?

Qu’est-ce que cela nous dit sur le journalisme à l’heure actuelle, lorsque des journalistes chevronnés et des commentateurs politiques sont choqués que « j’aille jusque-là »? L’état de notre fédération est-il si faible qu’il nous est impossible de soulever des questions à son sujet?

Le penseur écossais du 17e siècle Alexander Tytler a dit que les démocraties de ce monde duraient en moyenne 200 ans. Une citation lui étant souvent attribuée mentionne que ce cycle de vie passe du courage à la liberté, puis à l’abondance, l’égoïsme, la complaisance, l’apathie et qu’il revient éventuellement à la servitude. Je souhaite ardemment que nous ne soyons pas dans la moitié sombre de ce cycle.

Pendant mon absence, appropriée durant la campagne électorale, les gens m’ont encouragée à m’éduquer au sujet du Québec. Je n’habite pas dans cette province, mais j’ai passé un certain temps dans des villes comme le Saguenay-Lac-Saint-Jean et La Malbaie. Travaillant entièrement en français, j’ai pu m’immerger pleinement dans l’histoire du Québec et observer la fierté des Québécois, leurs perspectives en matière de laïcité, de survie et leur désir de protéger leur culture et leur langue.

Le processus d’apprentissage ne se termine jamais. J’ai entendu et écouté ce que les gens ont dit à propos de cette question et du tort qu’elle a causé au Québec. Est-ce que cette question aurait pu être formulée différemment? Oui. Est-ce que je crois qu’en définitive, une modification des propos aurait pu empêcher monsieur Blanchet, le premier ministre québécois François Legault et les chefs de partis Justin Trudeau, Erin O’Toole et Jagmeet Singh d’exploiter la situation dans leur propre intérêt? Non.

Être dans la mire des médias, ça n’a jamais été mon but dans la vie. Ce qui s’est passé, c’est de la lâcheté politique. Quelle autre mesure monsieur Blanchet aurait-il pu prendre lors de cette campagne qui battait de l’aile? D’un point de vue politique, il était logique que messieurs O’Toole, Trudeau et Singh se soient joints au combat pour protéger leur campagne électorale au Québec, plutôt que d’agir selon leurs convictions.

D’autres choses sont plus dures à encaisser. Des chroniqueurs ont écrit que j’étais « agressive » et « insistante », comparant le ton de ma voix à celle d’une « mère » qui utiliserait des « chaînes » pour rappeler ses enfants à l’ordre. Sur ce genre de carte de bingo, il semblerait que la seule case non étampée soit celle de « méchante femme ».

Mais l’important, ce n’est pas eux. Ce sont les Canadiens. J’ai pris part à ce débat en le considérant comme un service public, pas pour gagner des points sur le plan personnel. Certains ne l’ont pas aimé ou n’ont pas apprécié mon style. Ça va. Les résultats d’un sondage effectué par notre organisme démontrent que 53 pourcent des hommes plus âgés ont trouvé le débat intéressant. Ce pourcentage me convient, je l’accepte. Il est intéressant de souligner que parmi les femmes âgées de 18 à 34 ans, ce chiffre augmente à 65 pourcent. Avis au temps passé : faites de la place à la génération future.

Malgré les désaccords, qui furent nombreux, j’ai reçu des milliers de messages d’appréciation de partout au pays, y compris en provenance du Québec. Des gens me remerciant de ne pas avoir pris les points de discussion des chefs au pied de la lettre. Des gens qui m’ont écrit pour me dire qu’ils n’ont pas l’habitude de regarder le débat en entier, mais qu’ils l’ont fait ce soir-là en compagnie de leurs enfants. Des adolescents qui ont discuté du débat en classe et conclu que j’étais quelqu’un « qui assure ». Des femmes me remerciant d’avoir été bien préparée, déterminée, professionnelle et forte.

En quittant Ottawa, je me suis arrêtée dans un hôtel à Toronto, où j’ai été accueillie à l’entrée par un portier.

« Je crois que je vous ai vue l’autre soir. »  Je me suis dit : bon, ça y est…

« Et qu’est-ce que vous en avez pensé? »

« C’était bien! » Je pouvais bien voir qu’il en avait plus à dire sur le sujet et qu’il se retenait.

« Ça va, vous pouvez me le dire, ça ne me dérange pas. »

« Je voulais simplement vous dire que… en fait… je suis heureux que vous ayez posé cette question. »

Cet article a été originellement publié dans l’édition du 25 septembre du quotidien The Globe and Mail.


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